Scope 3 : comment TAG Heuer remonte sa chaîne fournisseurs jusqu’au rang 5 pour mesurer son empreinte carbone

Le scope 3 : la zone d’ombre qui fait ou défait un bilan carbone industriel
Pour la plupart des entreprises manufacturières, le scope 3 représente entre 70 % et 90 % de l’empreinte carbone totale. Autrement dit, les émissions qui comptent vraiment ne sont presque jamais celles que l’entreprise produit dans ses propres murs. Elles sont disséminées dans la chaîne d’approvisionnement, chez les fournisseurs directs, chez leurs propres fournisseurs, et ainsi de suite en cascade jusqu’aux origines matières. C’est à ce niveau que se logent les émissions liées à l’extraction des métaux, à la transformation des composants, aux flux logistiques internationaux, à l’énergie consommée dans les ateliers des sous-traitants.
Cette réalité arithmétique a une conséquence qui bouleverse les directions achats : un bilan carbone crédible ne peut plus être construit à partir des seules données internes de l’entreprise. Il exige de descendre, fournisseur après fournisseur, dans les rangs successifs de la chaîne de valeur, pour collecter des informations précises là où les émissions se produisent réellement. Or, plus on descend dans les rangs, plus la visibilité s’évanouit. Le rang 1, déjà, est souvent difficile à cartographier exhaustivement. Le rang 2 est rarement connu. Les rangs 3, 4 et 5 relèvent habituellement de l’angle mort total.
C’est précisément ce mur méthodologique que TAG Heuer a réussi à franchir. Dans le cadre de son premier bilan carbone 2023, la maison horlogère suisse, membre du groupe LVMH, a remonté la traçabilité de certaines chaînes de valeur jusqu’aux rangs 4 ou 5 – une profondeur que les dispositifs traditionnels rendent pratiquement hors d’atteinte. Le résultat, obtenu en moins de six mois avec la plateforme Aprovall, mérite une analyse fine : non seulement parce qu’il ouvre la voie à une mesure plus précise de l’empreinte CO₂, mais parce qu’il redéfinit ce qu’une direction achats peut accomplir en matière de décarbonation concrète.
Jusqu’au rang 5 : ce que TAG Heuer a concrètement mis en place
Pour construire son bilan carbone 2023, TAG Heuer a progressivement remonté certaines chaînes d’approvisionnement jusqu’aux rangs 4 ou 5 afin de collecter des données primaires d’émissions. Déployée en moins de six mois avec Aprovall et intégrée à Oracle, la démarche a permis d’étendre la collecte CO₂ au-delà des fournisseurs directs et d’amorcer une logique de décarbonation pilotée par la donnée multi-rangs.
Pourquoi l’horlogerie de luxe concentre une exigence particulière
Avant d’examiner la méthode, il faut comprendre pourquoi ce défi est particulièrement aigu dans le secteur de TAG Heuer. L’horlogerie de luxe est une industrie dont la valeur perçue repose sur la maîtrise de chaque détail de la fabrication. La précision d’un chronographe, la pureté d’un métal, la qualité d’un mouvement racontent une histoire que la marque vend au consommateur final. Cette exigence de maîtrise, qui a toujours concerné la qualité, s’étend aujourd’hui à l’empreinte environnementale.
Les chaînes de valeur horlogères sont structurellement complexes. Un calibre mécanique intègre des centaines de composants, provenant de spécialistes dont chacun mobilise à son tour ses propres sous-traitants. L’or, l’acier inoxydable, le saphir synthétique, les aciers spéciaux, les circuits des modules électroniques pour les chronographes connectés : autant de matières dont les parcours amont traversent plusieurs rangs, plusieurs pays, plusieurs niveaux de transformation. Chacun de ces niveaux contribue à l’empreinte carbone du produit fini.
À cette complexité s’ajoutent les attentes propres au groupe LVMH, engagé dans une trajectoire de décarbonation ambitieuse à l’échelle de ses maisons. Les exigences internes du groupe, couplées aux obligations réglementaires émergentes – CSRD, bilan d’émissions de gaz à effet de serre, devoir de vigilance – convergent pour imposer aux directions achats un niveau de précision qui aurait été impensable il y a cinq ans. Dans ce contexte, produire un bilan carbone 2023 exigeait pour TAG Heuer « des informations précises en provenance des fournisseurs, acteurs majeurs de l’empreinte CO₂ », comme le rappelle explicitement le business case. La collecte n’était plus une option, elle était la condition de crédibilité du bilan.
La limite des approches traditionnelles face à la cascade CO₂
La méthode historique de calcul du scope 3 repose massivement sur des facteurs d’émission moyens. On multiplie des volumes d’achat par un ratio sectoriel standard pour obtenir une estimation grossière des émissions associées. Cette approche présente deux vertus – elle est rapide et elle s’applique à l’ensemble du panel sans collecte – et deux défauts rédhibitoires : elle ne reflète pas la réalité spécifique de chaque fournisseur, et elle n’offre aucun levier d’action concret. Multiplier un volume d’acier par un facteur moyen ne dit rien de la vraie empreinte du fournisseur X ni de ce que l’on peut faire pour la réduire.
Pour sortir de cette approximation, il faut passer à la donnée primaire : demander à chaque fournisseur ses propres données d’émission, ses propres volumes, ses propres sources d’énergie, ses propres projets de décarbonation. Or, cette demande se heurte aux mêmes obstacles que toute collecte documentaire, en pire : les questions sont techniques, les données ne sont pas toujours disponibles chez le fournisseur, le format de restitution n’est pas standardisé, et l’ensemble s’inscrit dans un contexte où le fournisseur est déjà saturé par des dizaines de demandes de conformité venant d’autres clients.
Si, en plus, on ambitionne de remonter au-delà du rang 1 – vers les rangs 2, 3, 4, 5 – la difficulté devient exponentielle. Le donneur d’ordre n’a, la plupart du temps, aucun contact direct avec les rangs profonds. Il dépend entièrement de la capacité de ses fournisseurs de rang 1 à interroger à leur tour leurs propres fournisseurs, et ainsi de suite. C’est un jeu de poupées russes où chaque niveau peut devenir un point d’arrêt si l’infrastructure n’est pas pensée pour propager la collecte. C’est précisément cette infrastructure de cascade que TAG Heuer a construite.
Comment TAG Heuer a opéré la bascule méthodologique
Le tournant intervient avec le déploiement d’Aprovall début 2023. La plateforme, qui centralise la gestion documentaire et les questionnaires fournisseurs, intègre nativement la capacité de collecter des données CO₂ dans le cadre de parcours personnalisés selon le profil du fournisseur. Ce détail, en apparence technique, est le cœur de la performance atteinte. Collecter des données d’empreinte carbone dans un questionnaire dédié et isolé n’aurait pas fonctionné : le fournisseur l’aurait perçu comme une énième sollicitation parallèle, qui serait venue s’ajouter aux autres demandes de conformité. En l’intégrant dans un parcours unique, aux côtés des documents légaux, des certifications, des questionnaires éthiques, TAG Heuer a fait du CO₂ un élément naturel du dispositif de conformité, et non une charge supplémentaire.
L’approche a été séquencée en deux vagues. La première, en 2023, a concerné les fournisseurs directs. Ce sont eux qui concentrent le gros des volumes d’achat et qui représentent donc la part la plus significative des émissions scope 3. C’est également sur eux que l’équipe achats dispose du meilleur levier relationnel pour obtenir des données primaires fiables. Le choix de commencer par ce périmètre, plutôt que de tenter d’emblée une cascade exhaustive, a permis d’installer l’outil, de stabiliser les parcours et d’obtenir rapidement un socle de données exploitable pour le premier bilan carbone.
La seconde vague, en 2024, a étendu le dispositif aux fournisseurs indirects stratégiques. C’est à ce stade que la cascade a commencé à produire pleinement ses effets. Chaque fournisseur de rang 1 déjà intégré à la plateforme a pu, à son tour, solliciter ses propres fournisseurs via le même mécanisme, et ainsi de suite, en propageant la collecte à travers les rangs successifs. Pour que cette cascade fonctionne, il a fallu deux conditions conjointes : une infrastructure technique capable de supporter les flux multi-rangs, et des fournisseurs de rang 1 suffisamment impliqués pour porter la démarche auprès de leurs propres sous-traitants.
La simplicité comme condition de la profondeur
Sur ce dernier point, l’expérience TAG Heuer livre un enseignement contre-intuitif. Ce qui permet à une cascade multi-rangs de fonctionner n’est pas la pression exercée sur les fournisseurs de rang 1, mais la fluidité du parcours qu’on leur propose. Si l’outil est compliqué, le fournisseur de rang 1 abandonnera l’idée de le propager à ses propres fournisseurs, parce que cela représenterait pour lui une charge additionnelle insupportable. Si, au contraire, le parcours est simple et que la collecte se fait sans friction, le fournisseur de rang 1 devient lui-même un relais actif de la démarche.
Marc Menetrier, Purchasing Director de TAG Heuer, insiste précisément sur ce point : « Le message que je veux véhiculer, c’est la simplicité d’utilisation. Aprovall répond aux besoins à la fois des fournisseurs et des nôtres. Ce n’est pas un outil imposé, mais une solution partagée qui libère du temps et améliore la qualité de nos données. » Cette formulation – « solution partagée » – est la clé de la profondeur atteinte. Une plateforme perçue comme une contrainte unilatérale ne franchit pas le rang 1. Une plateforme perçue comme un outil utile à tous les maillons de la chaîne se propage naturellement vers les rangs inférieurs.
L’autre citation, tout aussi éclairante, confirme le résultat opérationnel : « Grâce à Aprovall, nous avons pu remonter la traçabilité de certaines chaînes de valeur jusqu’aux rangs 4 ou 5, là où nous n’avions aucune visibilité auparavant. » La formulation est mesurée – « certaines chaînes de valeur », pas toutes – mais elle dit l’essentiel : ce qui était hors de portée est devenu accessible, au moins pour les chaînes jugées les plus critiques. Dans une logique de bilan carbone, c’est sur ces chaînes critiques que se concentre l’effort de précision, parce que ce sont elles qui pèsent le plus sur l’empreinte totale.
Ce que la donnée primaire change pour la décarbonation
Atteindre les rangs 4 ou 5 ne serait qu’une prouesse méthodologique si cela ne produisait pas d’effet concret sur la trajectoire de décarbonation. Or, c’est bien là que réside la véritable valeur du dispositif mis en place par TAG Heuer. Disposer de données primaires issues de plusieurs rangs successifs permet trois progrès qualitatifs majeurs dans la gestion de l’empreinte carbone.
D’abord, la précision du bilan s’en trouve transformée. Les estimations basées sur des facteurs moyens sont remplacées, rang après rang, par des données réelles d’émission. Le bilan carbone passe d’un exercice comptable à une représentation fidèle de la réalité physique de la chaîne d’approvisionnement. Cette précision est essentielle pour la crédibilité externe – auprès des régulateurs, des investisseurs, des notations extra-financières – et pour la pertinence interne des décisions qui en découlent.
Ensuite, les leviers de décarbonation deviennent identifiables. Tant qu’on travaille sur des moyennes, on ne sait pas quel fournisseur, quel site, quelle chaîne concentre les émissions évitables. Dès que l’on dispose de données primaires à plusieurs rangs, on peut hiérarchiser : tel fournisseur de rang 2 est responsable d’une part disproportionnée de l’empreinte ; tel composant issu d’une chaîne traversant un pays au mix électrique carboné concentre un potentiel de réduction ; telle alternative technique, identifiée chez un autre fournisseur déjà présent dans le panel, pourrait diviser par deux l’empreinte d’une catégorie d’achat. Sans la donnée primaire profonde, ces décisions ne peuvent tout simplement pas être prises.
Enfin, le dialogue avec les fournisseurs se transforme. On ne se contente plus de leur demander une donnée une fois par an pour cocher une case réglementaire. On engage un échange structuré sur leur trajectoire, sur leurs plans de décarbonation, sur les actions qu’ils mettent en œuvre. La plateforme devient alors le support d’un dialogue ESG continu, dans lequel les fournisseurs sont traités comme des partenaires de la décarbonation, et non comme de simples pourvoyeurs de données. Cette logique prolonge directement la vision de TAG Heuer selon laquelle les fournisseurs sont « acteurs majeurs de l’empreinte CO₂ » – et pas seulement objets d’un reporting.
L’intégration ERP, condition silencieuse de la robustesse
Un dernier élément, souvent sous-estimé, conditionne la solidité du dispositif : l’intégration native entre la plateforme de collecte et l’ERP de l’entreprise. Dans le cas de TAG Heuer, l’intégration avec Oracle permet de faire circuler la donnée entre le référentiel fournisseurs et les processus opérationnels – commandes, réceptions, facturation. Ce maillage évite plusieurs écueils classiques : les ressaisies, les décalages entre le panel de la plateforme et celui de l’ERP, les doublons de fournisseurs, les référentiels qui divergent dans le temps.
Du point de vue du bilan carbone, cette intégration est essentielle pour une raison spécifique. Les données d’empreinte CO₂ n’ont de sens qu’associées aux volumes d’achat réels : une intensité carbone par euro ou par unité doit être multipliée par le volume effectivement acheté pour produire une émission. Sans connexion à l’ERP, cette association n’est pas automatisable à l’échelle d’un panel de 500 fournisseurs. Avec l’intégration, elle se fait à la volée, et le bilan carbone devient un indicateur vivant, réactualisé au rythme des achats, plutôt qu’un exercice annuel reconstitué à la main.
Ce que les directeurs achats peuvent en retenir
Le cas TAG Heuer compose, pour toute direction achats engagée dans la construction d’un bilan carbone robuste, une feuille de route cohérente.
Première leçon
La donnée primaire, multi-rangs, est aujourd’hui accessible à condition de changer d’infrastructure. Les facteurs d’émission moyens ne suffisent plus à la crédibilité d’un bilan, et la collecte à grande échelle n’est plus une ambition irréaliste.
Deuxième leçon
La cascade fonctionne par la simplicité, pas par la contrainte. Chaque rang additionnel que l’on souhaite atteindre dépend de la fluidité du parcours proposé au rang supérieur. C’est en traitant le dispositif comme une plateforme partagée, et non comme un outil imposé, que l’on déclenche la propagation spontanée vers les rangs profonds.
Troisième leçon
Il faut séquencer. Commencer par les fournisseurs directs, stabiliser les parcours, obtenir un socle de données exploitable, puis étendre aux indirects stratégiques, et laisser la cascade opérer vers les rangs 2, 3, 4, 5. Toute tentative de bascule globale en une seule vague fragilise l’adoption et dégrade les taux de complétude.
Quatrième leçon
Il faut intégrer la collecte CO₂ dans le dispositif global de conformité, plutôt que la traiter en parallèle. Un fournisseur perçoit un questionnaire supplémentaire comme une charge ; il perçoit un parcours unique et enrichi comme un effort raisonnable. La différence de perception se traduit directement en différence de taux de complétude.
Cinquième leçon
L’intégration avec l’ERP n’est pas un luxe technique, c’est la condition de la réactualisation continue du bilan carbone. Sans elle, l’empreinte reste un exercice photographique. Avec elle, elle devient un indicateur de pilotage aligné sur la réalité des achats.
À ces conditions, remonter une chaîne de valeur jusqu’aux rangs 4 ou 5 pour mesurer son empreinte CO₂ cesse d’être une ambition exceptionnelle réservée à quelques groupes pionniers. Cela devient une méthode documentée, dont TAG Heuer démontre la faisabilité en six mois de déploiement, et qui pose les fondations d’une décarbonation pilotée par la donnée, rang après rang – là où elle se joue réellement.
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