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Les entreprises collectent les données carbone de 30 000 fournisseurs sans les épuiser : le vrai défi du Scope 3

En bref

Collecter des données carbone auprès de dizaines de milliers de fournisseurs sans les épuiser est avant tout un défi relationnel et opérationnel, pas un défi de mesure. Les organisations qui y parviennent mutualisent la collecte à l’échelle du groupe, l’intègrent dans leurs processus TPRM existants, segmentent leurs fournisseurs par profil de risque carbone, et acceptent des données imparfaites comme point de départ plutôt que comme un obstacle.

Introduction : le paradoxe du Scope 3 à grande échelle

Les engagements climatiques des grandes entreprises convergent vers une même réalité opérationnelle : pour mesurer et réduire leur empreinte carbone, elles doivent collecter des données auprès de leurs fournisseurs. Pas de quelques fournisseurs. Pas des plus grands. De tous leurs fournisseurs — ou du moins d’un échantillon suffisamment représentatif pour que les résultats soient exploitables dans un reporting CSRD, un bilan GES certifiable, ou une trajectoire SBTi.

Le problème est d’échelle. Une multinationale industrielle comme Hutchinson gère 20 000 fournisseurs actifs. Un groupe de construction comme Eiffage en dénombre environ 70 000 — fournisseurs et sous-traitants confondus — répartis sur des dizaines de métiers et d’entités à travers l’Europe. Un groupe de luxe comme LVMH présente une complexité comparable. Une grande collectivité territoriale constitue elle-même un portefeuille dense à instrumenter.

Demander des données carbone à 30 000 fournisseurs, c’est simple à énoncer. C’est une opération d’une complexité redoutable à exécuter — non pas parce que les fournisseurs sont de mauvaise volonté, mais parce que la collecte de données carbone est, pour la grande majorité d’entre eux, une activité nouvelle, chronophage, et potentiellement déstabilisante si elle est mal conduite.

Le vrai défi du Scope 3 n’est pas de savoir quoi mesurer. Les standards existent — GHG Protocol, ADEME, référentiel SBTi. Il n’est pas non plus de savoir pourquoi mesurer — la CSRD, le devoir de vigilance et la pression des marchés financiers y pourvoient. Le vrai défi est relationnel et opérationnel : comment collecter des données carbone à grande échelle sans épuiser ses fournisseurs, sans dégrader des relations commerciales précieuses, et sans produire des données de mauvaise qualité qui compromettent la crédibilité du reporting ?

Le fournisseur face à la demande carbone : ce qu’il vit réellement

Avant de répondre à la question du comment, il faut se placer du côté du fournisseur — ce que les équipes de collecte font rarement avec suffisamment d’empathie.

Un fournisseur moyen — une PME industrielle, un prestataire de services régional, un sous-traitant BTP de taille intermédiaire — reçoit aujourd’hui des demandes de données carbone de plusieurs clients simultanément. Chaque client a son propre questionnaire, son propre format, son propre calendrier, sa propre définition des périmètres d’émissions. Répondre à l’un ne dispense pas de répondre aux autres.

Dans le BTP en particulier, un sous-traitant peut être référencé auprès de cinq ou dix donneurs d’ordres différents. Avant la mise en place d’une solution mutualisée, ce même sous-traitant devait s’enregistrer sur autant de plateformes, fournir les mêmes documents légaux autant de fois, et répondre à des questionnaires redondants avec des formats incompatibles. C’est précisément ce que le groupe Eiffage a documenté comme problème central : des fournisseurs et sous-traitants contraints de multiplier les démarches sur des outils hétérogènes, pour des informations que plusieurs entités du groupe demandaient en parallèle sans se coordonner.

Souvent, la personne censée remplir ces questionnaires dans l’entreprise fournisseur n’existe pas encore — parce que la comptabilité carbone est une discipline émergente que la majorité des PME n’ont pas encore internalisée. Le résultat prévisible : de la fatigue, de la résistance, des réponses incomplètes, des données déclarées sans vérification, ou pire, une sélection des clients auxquels on répond — ceux qui ont le plus de pouvoir d’achat, pas nécessairement ceux qui ont le plus besoin des données.

La fatigue fournisseur est un risque de qualité de données, pas seulement un problème de relations commerciales.

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Erreur n°1 : faire demander plusieurs fois la même chose

Dans les groupes multi-entités ou multi-métiers, chaque division développe ses propres processus de collecte fournisseurs. Résultat : un même sous-traitant reçoit des demandes identiques — ou presque — de plusieurs entités du même groupe. Pour lui, c’est de la redondance incompréhensible. Pour le groupe, c’est de la donnée fragmentée, non consolidée, dont personne n’a une vision d’ensemble.

Eiffage a vécu cette réalité à grande échelle. Avec environ 70 000 fournisseurs et sous-traitants, des dizaines de métiers — construction, infrastructures, concessions, énergie — et des entités opérant avec des outils différents, la collecte documentaire était à la fois redondante pour les fournisseurs et illisible pour le groupe. Le constat, documenté par les équipes SI du groupe, est net : un outil consolidé au niveau groupe permet de mutualiser les documents, de les rendre accessibles à tous les métiers, et de ne les collecter qu’une seule fois — simplifiant le quotidien des équipes tout en améliorant nettement la qualité des données fournisseurs. Pour le détail complet de ce déploiement, voir le cas Eiffage dédié.

La mutualisation n’est pas seulement un gain d’efficacité interne. C’est une marque de respect envers le fournisseur : on lui demande une seule fois ce dont on a besoin, on le stocke proprement, et on le partage entre les entités qui en ont besoin.

Erreur n°2 : lancer la collecte sans préparer les fournisseurs

Envoyer un questionnaire carbone à un fournisseur qui n’a jamais entendu parler du GHG Protocol, qui ne sait pas ce qu’est un Scope 1, et qui n’a aucun système de mesure de ses consommations énergétiques, c’est garantir des données inutilisables — ou pas de données du tout.

La collecte carbone est une démarche pédagogique autant qu’une démarche administrative. Les fournisseurs ont besoin de comprendre ce qu’on leur demande et pourquoi, d’avoir accès à des ressources pour les aider à mesurer leurs émissions, et de disposer d’un interlocuteur capable de répondre à leurs questions. Sans cet accompagnement, le taux de complétion reste faible et la qualité des données médiocre.

Le Département de la Vendée l’a compris en organisant des journées thématiques avec ses services internes avant de déployer sa solution. La même logique s’applique côté fournisseurs : la collecte commence bien avant l’envoi du questionnaire.

Erreur n°3 : collecter sans exploiter ni restituer

La troisième erreur est peut-être la plus démotivante pour les fournisseurs qui ont fait l’effort de répondre : les données collectées disparaissent dans un tableur ou une plateforme, sans retour, sans analyse partagée, sans plan d’action conjoint.

Un fournisseur qui a passé plusieurs heures à renseigner ses données carbone et qui ne reçoit aucun retour de la part de son client — pas de comparaison sectorielle, pas d’identification de leviers, pas de trajectoire cible — tire une conclusion logique : ce questionnaire n’était qu’une case à cocher. La prochaine fois, il le remplira en conséquence.

La collecte carbone ne devient un programme de transformation durable — pour le fournisseur et pour l’acheteur — que lorsque les données collectées génèrent des conversations, des plans d’action, et une relation de co-construction sur la trajectoire de décarbonation.

Que font différemment les organisations pionnières du Scope 3 ?

Les entreprises qui ont réussi à collecter des données carbone à grande échelle sans épuiser leurs fournisseurs partagent plusieurs caractéristiques.

Elles mutualisent la collecte à l’échelle du groupe

La première décision structurante est de mettre fin à la fragmentation interne avant même d’adresser les fournisseurs. Dans un groupe multi-métiers, si chaque entité collecte de son côté, la charge pesant sur les fournisseurs se multiplie — et la qualité de la donnée consolidée reste médiocre.

La réponse d’Eiffage est exemplaire sur ce point. En intégrant Aprovall directement dans son outil achats Ivalua, le groupe a créé un point de collecte unique pour l’ensemble de ses entités : les documents sont collectés une seule fois, mutualisés au niveau groupe, et accessibles à tous les métiers concernés. Le fournisseur n’interagit qu’avec une seule interface, une seule fois, quelle que soit la multiplicité des entités Eiffage qui travaillent avec lui.

Le déploiement s’est traduit en quelques mois par une adoption rapide et un taux d’activation élevé côté fournisseurs — le détail chiffré de ce résultat est disponible dans le cas Eiffage dédié cité plus haut. La mutualisation n’est pas seulement un gain d’efficacité interne : c’est un levier d’adoption fournisseurs.

Elles intègrent la collecte carbone dans les processus existants

La deuxième décision structurante est de ne pas créer un programme carbone séparé — avec ses propres questionnaires, ses propres outils, ses propres workflows — mais d’intégrer la collecte de données environnementales dans les processus TPRM existants.

C’est l’approche adoptée par TAG Heuer avec Aprovall : les données CO₂ sont collectées dans le même parcours fournisseur que les documents de conformité réglementaire, les certifications qualité et les informations financières. Le fournisseur n’est pas sollicité plusieurs fois pour des sujets différents — il complète un parcours structuré et cohérent. Cette intégration réduit la charge perçue, améliore le taux de complétion, et ancre la donnée carbone dans le référentiel fournisseur principal plutôt que dans un outil périphérique.

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Elles différencient selon le profil de risque carbone

Les programmes les plus efficaces ne traitent pas tous les fournisseurs de la même façon. Ils segmentent le portefeuille selon le profil de risque carbone — en combinant l’intensité carbone sectorielle, le volume d’achat, et la criticité opérationnelle — pour calibrer la profondeur de la collecte.

Les fournisseurs à fort impact carbone font l’objet d’une collecte approfondie, d’un accompagnement dédié, et d’un suivi dans la durée. Les fournisseurs à impact limité sont couverts par des méthodes d’estimation — facteurs d’émission sectoriels, approche spend-based — qui produisent une approximation suffisante sans sollicitation disproportionnée.

La règle de Pareto s’applique au Scope 3 : dans la plupart des portefeuilles, 20 % des fournisseurs représentent 80 % des émissions. Identifier ces fournisseurs en premier, leur consacrer une collecte approfondie, et traiter le reste avec des méthodes d’estimation est infiniment plus efficace — et moins épuisant pour les fournisseurs — qu’une approche uniforme.

Elles rendent la démarche mutuellement bénéfique

Les fournisseurs répondent mieux quand ils comprennent ce qu’ils gagnent à le faire. Les organisations pionnières construisent des programmes qui produisent de la valeur pour les deux parties : accès à un benchmark sectoriel sur les émissions, identification de leviers de réduction qui génèrent des économies, valorisation dans les critères de sélection et de notation fournisseurs, accès prioritaire à des programmes de co-investissement sur la transition énergétique.

Un fournisseur qui comprend que sa performance carbone influence son positionnement dans le portefeuille d’un client important — et que ce client l’aide à s’améliorer — a une raison stratégique de coopérer. Cette logique transforme la collecte carbone d’une obligation subie en une opportunité partagée.

Elles acceptent l’imperfection comme point de départ

Enfin, les organisations les plus avancées ont compris qu’attendre la perfection des données avant d’agir est une forme de procrastination climatique. Les données carbone à l’échelle d’un portefeuille de 20 000 ou 70 000 fournisseurs ne seront jamais parfaitement précises, parfaitement complètes, parfaitement vérifiées.

Ce qui compte, c’est la direction et la dynamique : des données de plus en plus complètes, de plus en plus fiables, sur une trajectoire de réduction mesurable. Un reporting Scope 3 construit sur des données imparfaites mais honnêtement documentées est infiniment plus crédible — et plus utile — qu’un reporting fondé sur des estimations non vérifiées présentées comme des certitudes.

L’infrastructure qui rend tout cela possible

La collecte de données carbone à grande échelle n’est pas seulement une question de méthode. C’est aussi une question d’infrastructure.

Sans une plateforme capable de gérer des milliers de parcours fournisseurs simultanément, de mutualiser les documents entre entités, de collecter et versionner des données hétérogènes, de produire des tableaux de bord de pilotage en temps réel, et de s’intégrer dans les systèmes de gestion existants — ERP, SRM, outils de reporting ESG — la collecte reste un exercice artisanal qui ne passe pas à l’échelle.

C’est précisément ce qu’ont découvert, chacun à leur façon, les groupes et organisations présentés dans cette série. Eiffage et Hutchinson partagent le même constat sur l’intégration dans Ivalua : la valeur de l’outil ne réside pas dans sa sophistication intrinsèque, mais dans sa capacité à s’insérer dans les habitudes de travail existantes sans les disrupter, comme le confirme le retour d’expérience d’Eiffage sur ce point.

Tag Heuer a remonté sa chaîne de valeur jusqu’aux rangs 4 et 5. Le Département de la Vendée a fiabilisé ses indicateurs ESG jusqu’aux marchés à 5 000 euros. Dans chaque cas, la donnée carbone n’a pu devenir exploitable qu’à partir du moment où elle était collectée dans un processus structuré, centralisé, et connecté au référentiel fournisseur principal.

La plateforme n’est pas la stratégie. Mais sans infrastructure, la stratégie reste lettre morte.

Conclusion : le Scope 3 est un marathon, pas un sprint, et le fournisseur est un partenaire, pas une ressource

La collecte de données carbone auprès de dizaines de milliers de fournisseurs sans les épuiser n’est pas un objectif inatteignable. C’est un objectif qui exige une approche radicalement différente de la collecte administrative classique : mutualisée à l’échelle du groupe, intégrée dans les processus existants, segmentée par profil de risque carbone, et construite sur une logique de valeur mutuelle plutôt que d’obligation unilatérale.

Les organisations qui réussiront leur Scope 3 ne sont pas celles qui envoient le questionnaire le plus exhaustif à l’ensemble de leur portefeuille. Ce sont celles qui ont résolu le problème en amont : une collecte rationalisée qui ne demande qu’une fois ce dont elles ont besoin, qui ne sollicite chaque fournisseur qu’à la hauteur de son impact réel, et qui transforme la démarche de conformité en levier de relation.

Eiffage le résume peut-être le mieux, par la bouche de ses fournisseurs eux-mêmes : ils sont ravis d’interagir à travers une solution simple, gratuite, et qui ne leur demande pas de recommencer ce qu’ils ont déjà fait pour une autre entité du même groupe.

C’est ça, le vrai défi du Scope 3. Pas la mesure. L’expérience.

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